Chaleurs
Creation for Théâtre de la Boutonnière, Paris, 2017.
Narimane Le Roux Dupeyron & Syd Rey
Written by Syd Rey.
Produced by ATC (Paris).
Une chaise, une table, une souris d’ordinateur.
(au mur, des videos projetées de replays du journal de 20h avec des images de guerre en Syrie, d'exode de réfugiés, comme s'il les regardait sur internet en cliquant de video en video ; il est de dos, affalé et monologue mais chacune de ses interventions est ponctuée d’un long silence au cours duquel il s’agite avec exaspération)
(elle, pendant ce temps, est assise face au public, calme et sereine, très absorbée par la lecture d'un livre de Jean-Paul Sartre et ne lui prête aucune attention)
MARTIN. Il n’y en a que pour la Syrie, hein !
Tu vois, ça me tue, le comportement des gens. C'est plus possible, hein.
Je veux dire : à un moment, il faut regarder les choses en face et voir ce qui nous attend.
Parce que je peux te dire que c'est pas joli joli. Ca va pas être joli joli.
A un moment, le prix du baril, il va falloir qu’il flambe. Il va falloir que ça flambe !
Parce que ca va être vraiment crade, très crade, très très crade.
Je veux dire, on est pas même sûr de la fiabilité des estimations de température au moyen-âge.
Et le pire, c'est que ces types vivent dans le désert, tu vois ?
Ils vivent dans le désert, tu crois qu'ils se rendent compte ? non EVIDEMMENT ils se rendent pas compte. Evidemment.
Les types sont CERNES par le sable du désert et ils ne se rendent pas COMPTE, je trouve ça hallucinant.
A un moment ça va plus être possible, ça va plus être possible du tout
Parce que ça va faire mal, très mal, très très mal
Les gens sont aveugles ! Ils sont sourds et aveugles !
A un moment il va falloir faire quelque chose, il va bien falloir faire quelque chose.
(accélérant)
Je veux dire, tu comprend on peut pas rester là comme ça, là, avachis, à rien faire, à NE RIEN FAIRE tu comprends
On zappe on zappe on ne fait rien allez de toute façon allons-y gaiement fonçons droit dans le mur perdons notre temps tant qu’il est encore temps, allez, on y va, tous ensemble, on est content youhouuu happy birthday l’humanité !
Moi, les gens… ok, les gens ne font rien s’ils ont envie, mais moi, moi, je peux pas je ne PEUX pas je ne peux pas je t’ai dit, je t’ai déjà dit, alors oui au risque de me répéter je sais que je me répète mais on ne peut pas ne RIEN faire.
Non mais je vois bien que je fatigue tout le monde avec mon attitude, là, mais attendez, à un moment, je veux dire, à un moment, bougez-vous quoi ! bougez-vous ! mettez-vous en mouvement ! alors là, oui là forcément, là, tu dis la vérité, donc ça ne plaît pas, ça ne PLAIT PAS, ah ça bien sûr, mettre les gens au pied du mur, immédiatement ça ne plait pas, mais c’est la vérité messieurs dames c’est la vérité ! à un moment ça va être DEGUEULASSE.
Dé-gueu-lasse. Sor-dide. Im-monde. A gerber.
La boue ? Tu vois la boue ? Tu vois le truc bien boueux, bien gluant ? Mais je vais te dire, moi : mais plus personne ne saura que c’est que la boue plus personne ne saura.
Hahaha, les sables mouvants, terminés ! Mais terminés les sables mouvants ! Finis les films d’horreur ! Ah ça, on pourra toujours être nostalgique : les sables mouvants, ah ça c’était émouvant ! Ah on pourra se gausser, on pourra, mais on verra le fond de la mer ! On verra le fond ! Les poissons, baaaaam, répandus sur le fond de la mer.
Parce que de toute façon quand c’est pas la Syrie, c’est la Tchétchénie, quand c’est pas la Tchétchénie, c’est le Timor Oriental, et quand c’est pas le Timor, c’est … c’est … Mais réveillez-vous, mais REVEILLEZ-VOUS ! Debout tout le monde, ding ding, bam bam, ça vous sonne une cloche dans la tête ? Allez, on s’active, une deux une deux une deux, c’est pas le moment de terminer ses Kellogg’s, le bus ne va pas vous attendre, les enfants, allez hop on court on se dépêche, allez papa va se fâcher !
Parce que forcément, les gens, tu les sors de leur train-train quotidien, alors ça oui, là il n’y a plus personne, là tout à coup le monde entier est aux abonnés absents, le gymnase est vide, allô oui bonjour madame votre fils n’est pas venu à l’école ce matin, nous nous demandons avec le personnel et monsieur le principal où est passé votre fils, est-ce qu’il ne lui est pas arrivé quelque chose ? vous comprenez, les règles de sécurité, aujourd’hui, oui madame que voulez-vous nous avons des consignes de sécurité très stricte, nous ne pouvons pas laisser n’importe quel élève, là, comme ça, alors, aller où bon lui semble, ça je suis désolé madame, oui je suis DESOLE, mais ce n’est pas possible madame, ce n’est pas possible, parce que ce n’est pas ça la liberté madame, ce n’est pas ça, la liberté MADAME CE N’EST PAS CA.
Parce qu’en même temps, il faut voir les choses en face, il faut voir les choses EN FACE. Bien sûr que le monde va mal, le monde va hyper mal, mais à un moment, quand on regarde l’histoire de l’Humanité, quand on regarde en arrière, C’EST NORMAL ! C’EST NORMAL ! On traîne un boulet ENORME. On est sur une putain de planète isolée au fond de l'Univers, la prochaine étoile se trouve à 500 années de voyage interstellaire, et pendant 10 millions d'année on a vécu au fond d'une grotte à se faire emmerder par des ours, des mammouth ou des gorilles toutes les cinq minutes, et ça fait à peine 100 ans qu'on peut se chauffer à peu près correctement et mettre le lait au frigo. COMMENT TU VEUX QU'A CE RYTHME, JE VEUX DIRE, AVEC CE PASSIF-LA, COMMENT TU VEUX QU'ON S'EN SORTE, AUJOURD'HUI, AU 21ème SIECLE ? C'EST NORMAL QUE LES GENS PETENT UN CABLE. C’EST NORMAL. OUI PARCE QUE LES GENS PETENT UN CABLE. ILS N’EN PEUVENT PLUS LES GENS, LA…
ELLE. (très calme, la voix grave, distinctement) … Mais ARRETE donc de vociférer !
… ILS N’EN PEUVENT PLUS TU COMPRENDS…
(un long silence, la dernière video se termine, puis vexé, il se lève de sa chaise, et marmonne tout en s’attelant à la préparation de la scène suivante)
MARTIN. (avec un bon accent américain, se parlant à lui-même) ok ok ok, I got it, I got it, puisque c’est comme ça, that’s it, ok, ok. (détaché, accompagnant avec un geste des mains typiquement américain) NO WORRY. (maniéré et sarcastique, avec un léger accent français) TUTTO VA BENE.
(tentant de repartir sur le même mode que précédemment, mais en veilleuse) parce que MOI je sais très bien ce qui va se passer, je sais TOUJOURS ce qui va se passer, ça finit toujours par se passer comme je l’avais prévu
Ca va être le chaos, ça va être l’apocalypse, et putain PERSONNE ne voit rien venir, putain PERSONNE
(se dirige vers la cuisine, en revient avec un pied d’appareil photo, fixe son smartphone dessus en mode caméra — le public le voit à travers l’écran du téléphone —, enlève chaussure, chaussettes, pantalon, t-shirt et pull, sort à nouveau et revient un seau rempli d’eau, une serpillère et un bac à glaçons, pose le bac à glaçons au sol, jette avec difficulté les glaçons dans le seau — il faut les détacher un à un du bac à glaçons en tapant délicatement dessus —, puis faisant face au public, déclenche l’enregistrement video) TODO : dans quel ordre ? pied photo puis déshabillage puis seau ? ou seau puis pied puis déshabillage ? ou il reste habillé ?
(ému) Donc bonjour à tous, je m'appelle Martin Villiardieux, marié, trois enfants, donc je suis actuellement chargé de clientèle chez Veolia, ancien responsable du programme Nouvelles Urbanités Joyeuses, donc, voilà, je trouve absolument terrifiant et scandaleux et inacceptable que personne ne prenne conscience de l’urgence, de l'imminence du drame absolu qui est en train de se jouer en ce moment sur la planète avec l’élévation continue de la température du globe, donc ce qu'on appelle pompeusement le réchauffement climatique, doux euphémisme, et donc également, la disparition de la banquise et la sécheresse généralisée qui attend l’humanité comme seul avenir possible, et donc j’ai décidé de faire un Ice Bucket Challenge militant, oui exactement, comme Mark Zuckerberg, exactement, pour que les gens se réveillent enfin pour de bon et réalisent que la fin est proche si on ne fait rien
(militant) donc voila, TOUS CONTRE LA FONTE DES GLACES ! (se balance le seau d’eau sur la tête)
(pousse un cri comme dans les video de ice buckets)
(satisfait et tout à coup très sûr de lui) bon bah voila, c’est fait… j'espère que ça vous a donné envie d'en faire autant, malheureusement je n'ai pas encore de chaîne youtube, mais spread the word comme on dit ! yeah likez likez ! plus on est nombreux, plus on aura de chance de les faire tomber.
(un moment de silence assez long, il se met à grelotter de froid)
ELLE (très calmement) C'est ridicule ! Tu es ridicule !
MARTIN (au vol) Non c'est pas ridicule ! Zuckerberg, Elon Musk et Johnny Depp l'ont fait !
ELLE (toujours très calme). Oui mais c'était pour la sclérose ! La sclérose en plaque !
MARTIN. Et alors ? C'est pareil !
Elon Musk, le mec des voitures électriques du futur ! tu verras quand on vivra tous sous 60 degrés celsius, qu'on crèvera tous de soif et que 99% de la planète sera devenu invivable
(grelottant de plus en plus) Putain ça caille un peu, là.
ELLE. Mais ton congélateur possède un rendement d’à peine 15% ! il te faut 300 kilo calories pour refroidir tes 20 glaçons, sur le plan thermodynamique c’est une hérésie absolue !
MARTIN. Mais c’est le geste qui compte ! Le geste !
Et l’Ice Bucket Challenge ca a marché ! Ca a marché ! Des chercheurs ont trouvé un nouveau gène grâce aux fonds récoltés.
ELLE. Et tu veux nominer qui maintenant ? Tu veux nominer la terre entière ? La terre entière va se jeter un seau d’eau glacée sur la tête pour lutter contre la fonte des glaces ?
MARTIN. Mais t'as vu tout ce qu’Elon Musk file comme pognon à la terre entière ? Comment tu peux dire un truc pareil ?
De toute façon tu ne crois à rien. C’est facile pour toi. Tu n’es qu’une bourgeoise blanche dominante.
ELLE (encore plus calme). Ne t'inquiète pas, va, tout ceci ne va pas durer. Dans quelques années je commencerai à décliner, et tu devras bien venir me choyer et m’aider à survivre.
(un silence)
ELLE. Tu viendras n’est-ce-pas ?
MARTIN. Ca commence vraiment à cailler, là.
ELLE. C’est normal, c’est la conservation de l’énergie totale.
MARTIN. Comment ça ?
ELLE. Le premier principe de la thermodynamique. Tu t’es recouvert de glaçons, et ils ont fondu grâce à ta chaleur corporelle. Il faut bien que quelqu’un ou quelque chose paye, tu comprends.
MARTIN. (pleurnichant) Oui mais putain c’est toujours dans le même sens !!!
ELLE. Ca c’est la flèche du temps. Le second principe. L’entropie augmente toujours dans un sens qui contribue à l’augmentation du chaos. En te jetant de l’eau glacé sur le corps, tu as contribué à l’augmentation du désordre total de l’Univers ! Grâce à toi, les choses sont désormais un peu moins ordonnées ! On paye toujours de telle sorte que les choses soient un peu moins ordonnées, tu sais !
( elle sort et revient avec une tasse de thé fumant qu’elle lui tend)
(silence, il boit lentement - au fond on entend à la radio une voix de speaker qui dit “François Hollande s’est emparé de cette question, tout comme Barack Obama et les deux candidats à l’élection présidentielle américaine, Donald Trump et Hillary Clinton, qui, pour une fois, sont d’accord sur un sujet. La réaction de la société civile a également été très forte.”)
MARTIN. J’aime beaucoup Victor Hugo. Lui, en tout cas, il n’aurait jamais prononcé un truc pareil. Il m’aurait compris, lui !
(reprenant du poil de la bête) Et tu ne commenceras jamais à décliner. D’ici trente ans l’humanité aura les moyens de créer une intelligence surhumaine mettant un terme à l’ère humaine. C’est Ray Kurzweil, un des patrons de Google, qui le dit, c’est la Technological Singularity. La spirale du progrès.
ELLE. Qu’est ce qu’il a dit exactement ?
MARTIN. (il scrute son smartphone et lit) Soit une machine ultra-intelligente définie comme une machine qui peut largement dépasser toutes les activités intellectuelles d'un homme si habile soit-il. Comme la conception de machines est l'une de ces activités intellectuelles, une machine ultra-intelligente pourrait concevoir des machines encore plus poussées : il y aurait alors incontestablement une « explosion de l'intelligence », et l'intelligence de l'homme serait laissée loin derrière. Ainsi, la première machine ultra-intelligente sera la dernière invention que l'Homme doive jamais faire. »
ELLE. C’est Irvin John Good qui a dit ça et ça date de 1965. Et la singularité est une hérésie parce que l’énergie totale de l’Univers est constante et donc bornée. Il ne peut pas y avoir d’explosion de quoi que ce soit. Les explosions ne sont jamais rien de plus que des soupirs, rien de plus. On soupire et on prend ça pour une explosion.
ELLE (très doucement). Tu sais, parfois, je sens mon corps infiniment organique. Bouffant. Comme un pantalon.
(elle commence à chantonner une chanson de Joy Division avec une voix très douce : love, love will tear us apart, again)
(derrière, doucement, petit à petit, la musique de Joy Division, en fond, très discrète, lancinante)
(encore plus doucement, avec une infime pointe de condescendance). J’aurais tellement aimé que tu m’apprennes à jouer du piano.